Bloc-notes pour Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l'imgination constituante (Travaux linguistiques) (French Edition)
Veyne, Paul
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Tite - Live et Denys d'Halicarnasse ont donc raconté imperturbablement les quatre siècles obscurs de la primitive histoire de Rome , en réunissant tout ce qu'avaient affirmé leurs prédécesseurs , sans se demander : « est - ce vrai ? » , mais en se bornant à ôter les détails qui leur ont semblé faux ou plutôt invraisemblables et fabuleux ; ils présumaient que le prédécesseur disait vrai
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la tradition était là et elle était la vérité , voilà tout . S'ils
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on le voit , un historien ancien n'utilise pas les sources et documents : il est lui - même source et document ; ou plutôt l'histoire ne s'élabore pas à partir des sources : elle consiste à reproduire ce qu'en ont dit les historiens , en corrigeant ou complétant éventuellement ce qu'ils nous font savoir .
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Ces mondes de légende étaient crus vrais , en ce sens qu'on n'en doutait pas , mais on n'y croyait pas comme on croit aux réalités qui nous entourent .
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Le temps et l'espace de la mythologie étaient secrètement hétérogènes aux nôtres4
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visuel ; au - delà de cet horizon , on ne voit pas s'étendre des siècles obscurs : on cesse de voir , et voilà tout . Les générations héroïques se plaçaient de l'autre côté de cet horizon de temps , dans un autre monde
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? La bonne explication a été donnée par H . Fränkel : Pindare élève le vainqueur et sa victoire jusqu'au monde supérieur qui est celui du poète7 ; car Pindare , comme poète , est familier du monde des dieux et des héros et il élève le vainqueur , ce roturier méritant , jusqu'à son monde , en le traitant en égal et en lui parlant de ce monde mythique , qui sera désormais le sien , grâce à Pindare qui l'y introduit . Il
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Ce monde supérieur est - il un modèle ou une leçon de modestie ? L'un ou l'autre , selon l'usage qu'un sermonneur en ferait , et Pindare , qui n'est pas un sermonneur , en fait , lui , un piédestal ; il rehausse la fête et le vainqueur en se rehaussant lui - même
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politique . Un monde ne saurait être fictif par lui - même , mais seulement selon qu'on y croit ou pas ; entre une réalité et une fiction , la différence n'est pas objective , n'est pas dans la chose même , mais elle est en nous , selon que subjectivement nous y voyons ou non une fiction : l'objet n'est jamais incroyable en lui - même et son écart avec « la » réalité ne saurait nous choquer , car nous ne l'apercevons même pas , les vérités étant toutes analogiques .
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: il nous suffit d'ouvrir l'Iliade pour que nous entrions dans la fiction , comme on dit , et perdions le nord ; la seule nuance est qu'ensuite nous n'y croyons pas .
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Il est des sociétés où , le livre une fois fermé , on y croit encore et d'autres où l'on cesse d'y croire
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» . C'est l'analogie des systèmes de vérité qui nous permet d'entrer dans les fictions romanesques , de trouver « vivants » leurs héros et aussi de trouver un sens intéressant aux philosophies et aux pensées d'autrefois . Et à celles d'aujourd'hui . Les vérités , celle de l'Iliade et celle d'Einstein , sont filles de l'imagination et non pas de la lumière naturelle
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Quand il s'agit des dieux et des héros , la seule source de connaissance est le « on dit » , et cette source a une mystérieuse autorité .
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Cet état de choses aurait pu durer plus de mille ans ; il ne s'est pas modifié parce que les Grecs ont découvert la raison ou inventé la démocratie , mais parce que le champ du savoir a vu sa carte bouleversée par la formation de nouvelles puissances d'affirmation ( l'enquête historique , la physique spéculative ) qui concurrençaient le mythe et , à la différence du mythe , posaient expressément l'alternative du vrai et du faux .
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Mais à la suite de quel événement le nom de tel roi de jadis est - il passé ou a - t - il été donné à ce fleuve ? Voilà ce que le généalogiste ne se demande même pas : l'analogie des mots lui suffit et son mode d'explication favori est archétypal ; autant se demander quel rapport concret il y a entre Faune et les Faunes , entre Hellen et les Hellènes , entre Pélasgos et les Pélasges ou entre l'Eléphant et les éléphants dans le pastiche d'aitiologie que voici : « Aux origines les éléphants n'avaient pas de trompe , mais un dieu tira sur le nez de l'Eléphant pour le punir de quelque tromperie et , depuis ce jour premier , tous les éléphants ont une trompe . »
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Nous en croyons Michel Foucault : l'histoire des idées commence vraiment quand on historicise l'idée philosophique de vérité .
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La croyance qui n'a pas les moyens d'agir peut - elle être sincère ? Quand une chose est séparée de nos prises par des abîmes , nous ne savons pas nous - mêmes si nous y croyons ou non
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La modalité de croyance la plus répandue est celle où l'on croit sur la foi d'autrui ; je crois à l'existence de Tokyo , où je ne suis pas encore allé , parce que je ne vois pas quel intérêt auraient les géographes et les agences de voyages à me tromper2
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Le mythe était un tertium quid , ni vrai , ni faux . Einstein serait cela pour nous si sa vérité ne venait d'une troisième source , celle de l'autorité des professionnels .
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les mythes vrais et les inventions des poètes se succédaient aux oreilles des auditeurs , qui écoutaient docilement l'homme qui savait , n'avaient pas d'intérêt à séparer la vérité du mensonge et n'étaient pas choqués par des fictions qui ne se heurtaient à l'autorité d'aucune science . Aussi écoutaient - ils d'une même oreille les mythes vrais et les inventions
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; Hésiode sera obligé de faire un éclat et de proclamer que souvent les poètes mentent , afin de tirer ses contemporains de cette léthargie ; car Hésiode voudra constituer à son profit un domaine de vérité où l'on ne raconte plus n'importe quoi sur les dieux .
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Hésiode sait qu'on le croira sur parole et il se traite comme on le traitera : il est le premier à croire à tout ce qui lui passe par la tête .
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Sur les grands problèmes , dit le Phédon , quand on n'a pas pu trouver par soi - même la vérité et qu'on n'a pas reçu non plus la révélation de quelque dieu , il ne reste plus qu'à adopter ce qui se dit de mieux ou à s'instruire auprès d'un autre qui sait3 . Le « on dit » du mythe change alors de sens ; le mythe n'est plus un renseignement qui flotte dans l'air , une ressource naturelle dont les capteurs se distinguent seulement par plus de chance ou d'habileté : c'est un privilège des grands esprits , dont
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genre . Ce qui peut nous en donner une idée est l'œuvre de Freud , dont il est surprenant que l'étrangeté surprenne si peu : ces opuscules qui déroulent la carte des profondeurs de la psyché , sans l'ombre d'une preuve , sans aucune argumentation , sans une exemplification , même à des fins de clarté , sans la moindre illustration clinique , sans qu'on puisse entrevoir d'où Freud a tiré tout cela et comment il le sait ; de l'observation de ses patients ? Ou plus probablement de lui - même ? On ne s'étonnera pas que cette œuvre si archaïque ait été continuée par une forme de savoir non moins archaïque : le commentaire
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Non que la religion ait nécessairement une influence conservatrice , mais certaines modalités de croyance sont une forme d'obéissance symbolique ; croire , c'est obéir . Le rôle politique de la religion n'est nullement une affaire de contenu idéologique .
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Grecs , Hérodote essaya de résoudre la difficulté en se renseignant sur la date que les Phéniciens attribuaient à leur propre Héraclès et son embarras ne fit que croître ; tout ce qu'il put en conclure fut que tous les hommes étaient d'accord pour voir en Héraclès un dieu très ancien et aussi qu'on pourrait sortir d'embarras en distinguant deux Héraclès .
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Seulement un enquêteur professionnel n'a pas la docilité des autres hommes devant le renseignement : il recoupe et vérifie l'information . La distribution sociale du savoir en est transformée : désormais les autres hommes devront se référer de préférence à ce professionnel , sous peine de n'être que des esprits incultes
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La critique du mythe est née des méthodes d'enquête ; elle n'a rien à voir avec le mouvement des Sophistes , qui aboutissait plutôt à une critique de la religion et de la société , ni avec les cosmologies de la Physique .
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Si donc l'histoire se propose d'arracher
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ces drapés et d'expliciter ce qui va de soi , elle cesse d'être explicative ; elle devient une herméneutique .
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S'il faut tout dire , nous nous résignons d'autant plus aisément à ne pas expliquer que nous sommes porté à penser que l'imprévisibilité de l'histoire tient moins à sa contingence ( qui n'empêcherait pas l'explication post eventum ) qu'à sa capacité d'invention .
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à l'usage aussi de ceux qui se sont trouvés incapables de prévoir la conduite de leur ami le plus intime , mais qui , après l'événement , ont rétrospectivement déniché , dans le caractère ou le passé de cet ami , un trait qui se trouvait donc avoir été annonciateur . Rien de plus empirique et de plus simple , en apparence , que la causalité ; le feu fait bouillir l'eau , la montée d'une classe nouvelle amène une nouvelle idéologie .
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Or , une métaphore en valant une autre , on pourrait tout aussi bien parler du feu et de l'ébullition ou d'une classe montante et de sa révolution en des termes différents , où il n'y aurait plus que des sujets actifs : on dirait alors que , lorsque est réuni un dispositif comprenant du feu , une casserole , de l'eau et une infinité d'autres détails , l'eau « invente » de bouillir ; et qu'elle le réinventera , chaque fois qu'on la mettra sur le feu :
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Conformément à ce schéma énergétique et indéterminé , nous nous représenterions le devenir comme l'œuvre plus ou moins imprévisible de sujets exclusivement actifs , qui n'obéissent à aucune loi .
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est aussi invérifiable et métaphysique que les autres , qui ne le sont pas moins , certes , mais il a sur ceux - ci l'avantage d'être une solution alternative qui nous débarrasse de faux problèmes et qui libère notre imagination : nous commencions à nous ennuyer dans la prison du fonctionnalisme social et idéologique
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génie . Nous rendrons compte ainsi du trait le plus évident du devenir historique : il est fait d'un dégradé d'événements qui va du plus prévisible et régulier au plus imprévisible .
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Aussi les historiens et les sociologues peuvent - ils ne jamais rien prévoir et avoir toujours raison ; comme l'écrit Bergson dans son admirable étude sur le possible et le réel , l'inventivité du devenir est telle que le possible ne semble préexister au réel que par une illusion rétrospective : « Comment ne pas voir que si l'événement s'explique toujours , après coup , par tels ou tels des événements antécédents , un événement tout différent se serait aussi bien expliqué , dans les mêmes circonstances , par des antécédents autrement choisis – que dis - je ? par les mêmes antécédents autrement découpés , autrement distribués , autrement aperçus , enfin , par l'attention rétrospective ? » Aussi ne nous passionnerons - nous pas pour ou contre l'analyse post eventum des structures causales dans la population étudiante de Nanterre en avril 1968 ; en mai 68 ou en juillet 89 , si les révolutionnaires , par quelque petite cause , avaient inventé de s'enflammer pour une religiosité nouvelle , nous trouverions bien , dans leur mentalité , le moyen de rendre cette mode compréhensible après coup .
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une succession de problèmes que l'humanité se pose et résout , alors qu'à l'évidence l'humanité agissante ou savante ne cesse d'oublier chaque problème pour penser à autre chose ; si bien que le réalisme serait moins de se dire : « Comment tout cela finira - t - il ? » que de se demander : « Que vont - ils bien encore inventer , cette fois ?
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Qu'il y ait inventivité veut dire que l'histoire ne se conforme pas à des schémas : l'hitlérisme fut une invention , en ce sens qu'il ne s'explique pas par la politique éternelle ni par les forces de production ; il fut une rencontre de petites séries causales . L'idée fameuse que « les faits n'existent pas » ( ces mots sont de Nietzsche et non de Max Weber )
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ne se rapporte pas à la méthodologie de la connaissance historique et à la pluralité des interprétations du passé par les différents historiens : elle décrit la structure de la réalité physique et humaine ; chaque fait ( le rapport de production , le « Pouvoir » , le « besoin religieux » ou les exigences du social ) ne joue pas le même rôle , ou plutôt n'est pas la même chose , d'une conjoncture à l'autre ; il n'a de rôle et d'identité que de circonstance .
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L'élasticité naturelle , ou volonté de puissance , explique un paradoxe connu sous le nom d'effet Tocqueville : les révolutions éclatent lorsqu'un régime oppresseur commence à se libéraliser . Car les soulèvements ne sont pas pareils à une marmite qui , à force de bouillir , fait sauter son couvercle ; c'est au contraire un léger soulèvement du couvercle , dû à quelque cause étrangère , qui fait entrer la marmite en ébullition , ce qui achève de culbuter le couvercle .
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un petit caillou peut bloquer ou dévier le mobile , la garde peut ne pas obéir ( et , si elle avait obéi , écrit Trotski , il n'y aurait pas eu de révolution à Leningrad en février 1917 ) et la révolution peut ne pas éclater ( et , écrit aussi Trotski , s'il y avait eu un petit caillou dans la vessie de Lénine , la révolution d'Octobre 1917 n'aurait pas éclaté ) . Cailloux si minimes qu'ils n'ont ni la dignité de schémas intelligibles , ni celle de disqualifier lesdits schémas .
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négation d'un premier moteur de l'histoire ( tel que le rapport de production , le Politique , la volonté de pouvoir ) et affirmation de la pluralité des moteurs ( nous dirions plutôt : la pluralité de ces obstacles que sont les côtés du polygone ) . Mille petites causes prennent la place d'une intelligibilité . Celle - ci disparaît aussi parce qu'un polygone n'est pas un schéma : il n'y a pas de schéma transhistorique de la révolution ou des préférences sociales en matière de littérature ou de cuisine . Dès lors , tout événement ressemble plus ou moins à une imprévisible invention .
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On ne sait pas ce qu'on n'a pas le droit de chercher à savoir ( d'où la sincère cécité de tant de maris ou de parents ) et on ne doute pas de ce que d'autres croient , s'ils sont à respecter : les rapports entre vérités sont des rapports de force . D'où ce qu'on appelle la mauvaise foi .
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Le premier acte de cette critique était d'éliminer de l'histoire l'intervention visible des dieux
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quelques penseurs nièrent purement et simplement , soit l'existence de quelque dieu que ce fût , soit peut - être seulement de tous les dieux auxquels on croyait ; l'immense majorité des philosophes , en revanche , ainsi que les esprits cultivés , critiquaient moins les dieux qu'ils n'en cherchaient une idée qui ne fût pas indigne de la majesté divine : la critique religieuse consistait à sauver l'idée des dieux en l'épurant de toute superstition et la critique des mythes héroïques sauvait les héros en les rendant aussi vraisemblables que le sont les simples hommes .
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: il y a eu des esprits pour ne pas croire à l'existence des dieux , mais jamais personne n'a douté de celle des héros .
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Il en résulte que , pendant la période que nous allons étudier et qui s'étend sur presque un millénaire , du cinquième siècle avant notre ère au quatrième après , absolument personne , chrétiens compris , n'a émis le moindre doute sur l'historicité d'Enée , de Romulus , de Thésée , d'Hercule , d'Achille et même de Dionysos , ou plutôt tout le monde a affirmé cette historicité . Nous
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L'essence d'un mythe n'est pas d'être connu de tous , mais d'être censé l'être et digne de l'être ; aussi bien ne le connaissait - on généralement pas .
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Tout change à l'époque hellénistique : la littérature se veut docte ; non qu'elle se réserve pour la première fois à une élite ( Pindare ou Eschyle n'étaient pas précisément des écrivains populaires ) : mais elle exige de son public un effort culturel , qui met les amateurs à part
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« En matière d'histoire légendaire , il ne faut pas réclamer âprement la vérité , car tout se passe comme au théâtre : là , nous ne croyons pas à l'existence de Centaures mi - humains et mi - animaux , ni à celle d'un Géryon à trois corps , mais nous n'en agréons pas moins les fables de ce genre et , en y applaudissant , nous rendons hommage au dieu . Car Héraclès a passé sa vie à rendre la terre habitable : il serait choquant que les nommes perdent le souvenir de leur commun évergète et lui chicanent sa part de louange . »
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Dans cette civilisation , on n'apercevait rien au - delà d'un horizon temporel très proche : on se demandait avec Epicure si le monde était vieux d'un millénaire ou de deux , pas davantage , ou , avec Aristote et Platon , s'il n'était pas éternel , mais ravagé par des catastrophes périodiques , après chacune desquelles tout recommençait comme auparavant , ce qui revenait à penser comme Epicure
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plutôt oscillation entre deux critères du vrai , dont l'un était le rejet du merveilleux et l'autre la persuasion qu'il était impossible de mentir radicalement .
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l'épicurien Lucrèce36 , grand ennemi des fables , les guerres de Troie et de Thèbes ne font aucun doute : ce sont les plus anciens événements connus .
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Ces alternances d'audace et de réserve ne doivent rien au hasard ; elles suivent trois règles : ne pas se prononcer sur le merveilleux et le surnaturel , admettre un fond d'historicité , et se récuser sur les détails .
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Galien trouve puérile la gravité avec laquelle les Stoïciens scrutaient les fictions poétiques , et leur acharnement à donner un sens allégorique à tout ce que les poètes racontent des dieux ; en si bon chemin , ajoute - t - il en pastichant Platon , on ira jusqu'à « rectifier l'idée des Centaures , des Chimères , et alors déferlera la cohue des Gorgones ou des Pégases et des autres êtres absurdes et impossibles de ce genre ; si , sans croire à leur réalité , on essaie de les ramener à la vraisemblance , au nom d'une sagesse un peu rustique , on se donnera beaucoup de mal pour rien . » Si personne , au temps de Galien , n'avait pris à la lettre la légende des Centaures , quel besoin auraient eu les philosophes d'en parler gravement et de les réduire à la vraisemblance ? Si
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c'est assurément ce que l'Antiquité appelait de la rhétorique et la rhétorique était l'art de gagner plutôt que celui d'avoir raison ; pour gagner , c'est - à - dire pour convaincre , il fallait partir de ce que les gens pensaient , assurément , plutôt que de prendre à rebrousse - poil les jurés et de leur dire qu'ils se trompaient en tout et devaient changer de vision du monde pour acquitter l'accusé ;
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En ce qui concerne le mythe , les Grecs ont vécu mille ans dans cet état - là . A partir du moment où l'on veut convaincre et se faire agréer , il faut respecter les idées étrangères , si ce sont des forces , et il faut les penser un peu . Or nous savons que les doctes respectaient les idées populaires sur le mythe et qu'eux - mêmes se partageaient entre deux principes : le rejet du merveilleux et la persuasion que les légendes avaient un fond de vérité ; d'où leur conscience embrouillée .
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Aristote ou Polybe , si défiants devant la Fable , n'ont pas cru à l'historicité de Thésée ou d'Eole , roi des vents , par conformisme ou par un calcul politique ; ils n'ont pas cherché non plus à récuser les mythes , mais seulement à les rectifier . Pourquoi rectifier ? Parce que rien n'est digne de foi qui n'existe pas actuellement . Mais alors , pourquoi ne pas récuser en bloc ? Parce que les Grecs n'ont jamais admis que la fabulation pouvait mentir du tout au tout ; la problématique antique du mythe , on va le voir , est bornée par deux dogmes qui s'ignorent , car ils allaient de soi : nul ne peut mentir initialement ou du tout au tout , car la connaissance n'est qu'un miroir ; et le miroir se confond avec ce qu'il reflète , si bien que le médium n'est pas distingué du message
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Critiquer les mythes n'était pas en démontrer la fausseté , mais plutôt retrouver leur fond de vérité . Car cette vérité a été recouverte de mensonges
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; c'est chez les modernes , de Fontenelle à Cassirer , Bergson et Lévi - Strauss , que le problème du mythe est celui de sa genèse . Pour les Grecs , cette genèse ne faisait pas difficulté : en leur fond , les mythes sont d'authentiques traditions historiques ; car comment pourrait - on parler de ce qui n'est pas ? On
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Fontenelle fut sans doute le premier à le dire3 : les fables n'ont aucun noyau de vérité et ne sont pas même des allégories ; « Ne cherchons donc autre chose , dans les fables , que l'histoire des erreurs de l'esprit humain .
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A tort ou à raison , anciens et modernes croient à l'historicité de la guerre de Troie , mais pour des raisons opposées ; nous y croyons à cause de son merveilleux , ils y ont cru malgré le merveilleux . Pour les Grecs , la guerre de Troie avait existé parce qu'une guerre n'a rien de merveilleux : si l'on ôte d'Homère le merveilleux , il reste cette guerre . Pour les modernes , la guerre de Troie est vraie à cause du merveilleux dont Homère l'entoure : seul un événement authentique , qui a ému l'âme nationale , donne naissance à l'épopée et à la légende .
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Une tradition mythique , pour les Grecs , est vraie malgré le merveilleux ; Origène le dit très bien10 : les événements historiques ne peuvent faire l'objet d'une démonstration , même quand ils sont authentiques ; par exemple , il serait impossible de démontrer que la guerre de Troie a vraiment eu lieu , si
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» Les mythes ont donc un fond de vérité et , si l'historicité des guerres de Troie et de Thèbes , que tout le monde reconnaissait , n'est pas démontrable , c'est parce qu'aucun événement ne peut être démontré .
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nom de l'inventeur de la mythologie ; cependant , comme il fallait un coupable , on le trouva en Homère , Hésiode et autres poètes12 ,
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Le mythe est véridique , mais au sens figuré ; il n'est pas vérité historique mêlée de mensonges : il est un haut enseignement philosophique entièrement vrai , à condition qu'au lieu de le prendre à la lettre on y voie une allégorie . Deux écoles , donc : la critique des légendes par les historiens et l'interprétation allégorique des légendes par la plupart des philosophes , dont les Stoïciens16 ; l'exégèse allégorique de la Bible en sortira , promise à quinze siècles de triomphe .
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Pour démontrer quelque chose ou persuader de quelque vérité , un penseur pouvait s'y prendre de trois manières au moins : développer un raisonnement réputé rigoureux , toucher le cœur de l'auditeur par la rhétorique , alléguer l'autorité d'Homère ou d'un autre poète antique . Les Stoïciens , écrit Galien17 agacé , sont virtuoses en matière de logique , mais , dès qu'ils s'agit de mettre cette logique en pratique sur quelque problème déterminé , ils ne valent plus rien et ils recourent au mode d'argumentation le plus creux qui soit : ils entassent des citations de poètes comme autant de témoignages .
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; la vérité sortait de la bouche des poètes aussi naturellement que de celle des enfants : ils ne faisaient que refléter les choses mêmes . Ils exprimaient la vérité aussi naturellement que les sources coulent et ils n'auraient pu refléter ce qui n'existe pas ; à croire que , pour Chrysippe comme pour Antisthène , on ne peut pas parler de ce qui n'est pas22 . La
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Pour le philosophe , le mythe était donc une allégorie des vérités philosophiques ; pour les historiens , c'était une légère déformation des vérités historiques . Soit
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celui qui lit la Bible avec son bon sens verra que Moïse pour assurer l'observation des tables de la Loi , fut contraint de mettre à mort une infinité de gens » . Point n'est besoin de la Bible pour que Machiavel donne cette version politique de Moïse ; il lui avait suffi de lire les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe , qui inflige à Moïse le traitement que Thucydide ou Aristote infligeaient à Thésée ou à Minos27
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Palaiphatos . Ses principes sont très sains : à moins d'être instruits , les hommes croient tout ce qu'on leur raconte , mais les sages , eux , ne croient à rien ; en quoi ils ont tort , car tout ce dont on parle a existé ( sinon , comment en parlerait - on ? ) ; seulement on s'en tiendra fermement à la règle que seul est possible ce qui existe encore aujourd'hui28
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On voit jusqu'où Palaiphatos pousse l'optimisme rationaliste ; le texte de la vérité n'est pas irrémédiablement gâté , et pour cause : on ne saurait mentir ex nihilo , on peut seulement déformer la vérité . La pensée de Palaiphatos cesse d'être ahurissante , si l'on voit qu'elle est sous - tendue par cette idée chère aux Grecs , et par cette autre idée que le problème de retrouver le texte original est assez étroitement défini , car l'erreur est multiple et le bon sens est un .
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Le mythe est une copie du passé et cette copie est moins interpolée qu'altérée .
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Palaiphatos réduit ainsi la légende de Pandore ( peu importe comment il s'y prend ) à l'anecdote d'une dame riche qui aimait à se farder .
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ce n'étaient pas les Grecs ; eux ne se sont jamais demandé pourquoi ni comment les traditions étaient transmises
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: comment un miroir pourrait - il refléter un objet qui n'est pas là ? Refléter ce qui n'est pas , cela revient à ne pas refléter ; inversement , si le miroir reflète un objet , cet objet existe : donc le mythe ne saurait parler de rien . Conclusion : nous sommes sûrs d'avance que le mythe le plus naïf aura un fond de vérité ;
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Devant leur âge mythique , les Grecs ont eu deux attitudes : la naïveté qui veut croire pour s'enchanter , et ce sobre régime en suspens perpétuel qu'on appelle hypothèse scientifique ; mais ils n'ont jamais retrouvé la tranquille assurance avec laquelle , dès qu'ils reviennent à la période proprement historique , ils croient sur parole les historiens , leurs prédécesseurs , qu'ils reproduisent . Ils exprimaient tant bien que mal l'état de doute scientifique qu'ils conservaient devant le mythe , en disant que l'époque héroïque était trop lointaine , trop effacée par le temps , pour qu'on puisse y discerner des contours en pleine certitude30 .
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Pausanias est un nouveau Palaiphatos . Mais il n'est pas que cela ; Homère , qui montrait les dieux se mêlant aux hommes à l'époque héroïque , admettait tacitement qu'ils avaient cessé de le faire depuis . Mais , puisque l'histoire de jadis ressemble à celle d'aujourd'hui , il faut qu'aux temps héroïques ils ne l'aient pas fait non plus . Un mythe historique sera un mythe sans dieux .
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avec Artémidore11 , une sorte de classification des traditions mythiques selon leur dignité culturelle .
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Mythes vrais , vraisemblables , invraisemblables ; en histoire , on ne reçoit que les premiers ,
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Il demeure que cette obsession de rigoureuse chronologie est significative . La loi du genre historique voulait et veut encore qu'on raconte les événements en donnant leur date , au jour près , s'il est possible . Pourquoi cette précision souvent inutile
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Connaître complètement le passé se réduisait à connaître la liste complète des rois ou archétypes , sans ignorer non plus les liens de parenté qui les relient : on possédait alors la trame des temps . Poètes et historiens locaux tissèrent partout cette trame ;
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Ce qu'il y avait d'étrange , en effet , dans cette historiographie locale , c'est qu'elle se réduisait aux origines : elle ne racontait pas la vie de la cité , les souvenirs collectifs , les grands moments . On en savait assez lorsqu'on savait quand et comment la cité avait été fondée ; une fois née , la cité n'avait plus qu'à vivre sa vie , qu'on pouvait présumer comparable à ce que peut être une vie de cité et qui serait ce qu'elle pourrait . Il n'importait : une fois que l'historien avait raconté sa fondation , la cité était épinglée à sa place dans l'espace et le temps ; elle avait sa fiche d'identité .
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les Grecs semblent souvent ne pas avoir cru beaucoup à leurs mythes politiques et ils étaient les premiers à en rire lorsqu'ils les étalaient en cérémonie . Ils faisaient un usage cérémoniel de l'aitiologie ; en effet , le mythe était devenu vérité rhétorique . On devine alors qu'ils éprouvaient moins de l'incroyance , à proprement parler , qu'un sentiment de convention ou de dérision devant le caractère convenu de cette mythologie . D'où une modalité particulière de croyance : le contenu des discours d'apparat n'était pas senti comme vrai et pas davantage comme faux , mais comme verbal . Les responsabilités de cette « langue de bois » ne sont pas du côté des pouvoirs politiques , mais d'une institution propre à cette époque , à savoir la rhétorique .
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l'éloge de la cité faisait sentir à chaque citoyen , non pas qu'il était porté par une force collective , mais plutôt qu'outre ses mérites il avait une dignité personnelle de plus , à savoir la qualité de citoyen .
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; l'individu était fier , non pas d'appartenir à telle cité plutôt qu'à telle autre , mais d'être citoyen plutôt que de ne l'être pas .
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Pour expliquer pourquoi , il faudrait aller chercher dans la partie cachée de l'iceberg de la politique antique ; disons seulement que la cité n'était pas une « population » ; elle n'était pas la faune humaine que le hasard de la naissance a fait surgir dans les limites de tel ou tel espace territorial : chaque cité se sentait elle - même comme étant une sorte de corps constitué , à la façon d'une corporation de notre Ancien Régime ou de l'Ordre des notaires ou des médecins .
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Ainsi donc , il y avait des livres d'histoire sérieux , il y en avait aussi beaucoup qui ne l'étaient pas , mais le plus grave était qu'aucun signe extérieur ne séparait les premiers des seconds : le public en était réduit à juger sur pièces . La non - professionnalisation avait des
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effets néfastes , comme on voit .
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origines , ils ne font pas de bourrage de crâne idéologique , tout au contraire : en bons historiens - reporters , ils laissent dédaigneusement les différentes tendances de leurs lecteurs choisir chacune sa version préférée des faits ; il n'en laissent pas moins voir que , pour leur part , ils ne croient pas un mot de ces fables .
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Grecs croient et ne croient pas à leurs mythes ; ils y croient , mais ils s'en servent et ils cessent d'y croire là où ils n'y ont plus intérêt ;
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l'idéologie mêle deux conceptions inconciliables de la connaissance , celle du reflet et celle de l'opération .
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la connaissance ne peut pas être tantôt correcte et tantôt biaisée ; si des forces telles que l'intérêt de classe
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ou le pouvoir la dévient quand elle est fausse , alors les mêmes forces opèrent aussi quand elle dit vrai : elle est le produit de ces forces , elle n'est pas le reflet de son objet .
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Mieux vaudrait reconnaître que toute connaissance est intéressée et que vérités et intérêts sont deux mots différents pour une même chose , car la pratique pense ce qu'elle fait .
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On n'a voulu distinguer la vérité et les intérêts que pour essayer d'expliquer les limitations de la vérité : on pensait qu'elle était bornée par l'influence des intérêts . C'est oublier que les intérêts eux - mêmes sont bornés ( ils s'inscrivent à toute époque dans des limites historiques , ils sont arbitraires en leur féroce intéressement ) et qu'ils ont les mêmes bornes que les vérités correspondantes : ils s'inscrivent dans les horizons que les hasards de l'histoire assignent aux différents programmes .
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Puisque intérêts et vérités ne proviennent pas de « la » réalité ni d'une puissante infrastructure , mais sont bornés conjointement par des programmes de hasard , ce serait leur faire trop d'honneur que de penser que leur éventuelle contradiction est troublante : il n'y a pas de vérités contradictoires en un même cerveau , mais seulement des programmes différents , qui enserrent chacun des vérités et des intérêts différents , même si ces vérités portent le même nom .
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qui n'est pas sans intérêt pour l'histoire des croyances . Notre esprit ne se met pas au supplice quand , semblant se contredire , il change subrepticement de programme de vérité et d'intérêt , comme il le fait sans cesse ; ce n'est pas là de l'idéologie : c'est notre façon d'être la plus habituelle .
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Notre vie quotidienne est composée d'un grand nombre de programmes différents et l'impression de médiocrité quotidienne naît justement de cette pluralité qui , dans certains états de scrupule névrotique , est sentie comme une hypocrisie ;
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nous passons sans cesse d'un programme à l'autre , comme on change de longueur d'onde à la radio , mais nous le faisons à notre insu . Or la religion n'est qu'un seul de ces programmes et n'agit guère dans les autres .
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Comme dit Paul Pruyser dans sa Dynamic psychology of Religion , la religiosité n'occupe , dans une journée , que la moindre partie des pensées d'un homme religieux : mais on en dirait autant des pensées d'un sportif , d'un militant ou d'un poète . Elle occupe une étroite bande , mais l'occupe sincèrement et intensément . L'auteur de ces lignes a longtemps eu un malaise avec les historiens des religions : ils lui semblaient parfois se faire de leur objet une idée monolithique , alors que la pensée n'est pas un caillou , et prêter à la religion une prédominance effective , sur les autres pratiques , aussi grande que l'importance que la religion a théoriquement . Alors que la quotidienneté dément ces nobles illusions : la religion , la politique ou la poésie ont beau être les choses les plus importantes qui soient en ce monde ou dans l'autre , elles n'en occupent pas moins une place étroite dans la pratique et elles tolèrent d'autant plus aisément de s'y trouver contredites que la contradiction leur demeure généralement insensible . Elles n'en sont pas moins sincères et intenses : l'importance métaphysique ou la sincérité individuelle d'une vérité ne se mesure pas à l'étroitesse de sa bande d'onde ; aussi bien parlons - nous de vérités au pluriel , et nous croyons que l'histoire des religions a quelque chose à y gagner .
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croyances , religieuses ou autres , quand on comprend que la vérité est plurielle et analogique . Cette analogie du vrai fait que l'hétérogénéité des programmes passe inaperçue : nous sommes toujours dans le vrai quand nous changeons à notre insu de longueur d'onde ; notre sincérité est entière lorsque nous oublions les impératifs et usages de la vérité d'il y a cinq minutes , pour adopter ceux de la nouvelle vérité .
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Les différentes vérités sont toutes vraies à nos yeux , mais nous ne les pensons pas avec la même partie de notre tête . Dans Das Heilige , Rudolf Otto analyse au passage la peur des fantômes . Précisément : si nous pensions les fantômes avec le même esprit qui nous fait penser les faits physiques , nous n'en aurions pas peur , ou du moins pas de la même manière ; nous en aurions peur comme d'un revolver ou d'un chien méchant , alors que la peur des fantômes est peur devant l'intrusion d'un monde autre . Pour ma part , je répute les fantômes pour de simples fictions , mais je n'en éprouve pas moins leur vérité : j'ai d'eux une peur presque névrotique et les mois que j'ai passés à trier les papiers d'un ami mort furent un long cauchemar ; au moment même où je dactylographie les présentes phrases , une aigrette de terreur commence à s'élever sur ma nuque .
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Rien ne me rassurerait davantage que d'apprendre que les fantômes existent « réellement » : ils seraient alors un phénomène comme les autres , qu'on étudierait avec les instruments adéquats , caméra ou compteur Geiger . C'est pourquoi la science - fiction , loin de me faire peur , me rassure délicieusement .
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Est - ce là de la phénoménologie ? Non : c'est de l'histoire , et doublement . On doit bien à Husserl , dans Erfahrung und Urteil , une description suggestive de ce qu'il appelle le monde de l'imaginaire : le temps et l'espace des contes ne sont pas ceux de ce qu'il appelle le monde de l'expérience réelle et l'individuation y demeure inachevée ; Zeus n'est qu'une figure de conte , sans véritable état civil , et il serait absurde de se demander s'il a séduit Danaé avant ou après avoir séduit Léda . Seulement Husserl , très classiquement , estime qu'il existe un sol transhistorique de vérité . Or , primo , il s'avère peu historique de distinguer , de l'expérience , un monde de l'imaginaire dont la vérité serait , non seulement différente , mais moindre ; secundo , le nombre et la structure des mondes expérientiels ou imaginaires ne sont pas une constante anthropologique , mais varient historiquement . La vérité n'a de constante que sa prétention à être et cette prétention n'est que formelle ; son contenu de normes dépend des sociétés ou plutôt , dans la même société , il y a plusieurs vérités qui , pour être différentes , sont aussi vraies les unes que les autres . Que veut dire imaginaire ? L'imaginaire , c'est la réalité des autres , de même que , selon un mot de Raymond Aron , les idéologies sont les idées des autres . « Imaginaire » n'est pas un mot de psychologue ou d'anthropologue , à la différence d ' « image » , mais un jugement dogmatique sur certaines croyances d'autrui . Or , si notre dessein n'est pas de dogmatiser sur l'existence de Dieu ou des dieux , nous devrons nous borner à constater que les Grecs tenaient leurs dieux pour vrais , bien que ces dieux aient existé pour eux dans un espace - temps secrètement différent de celui où vivaient leurs fidèles ; cette croyance des Grecs ne nous oblige pas à croire à leurs dieux , mais elle en dit long sur ce qu'est la vérité pour les hommes . Sartre disait que l'imaginaire est un analogon du réel ; on pourrait dire que l'imaginaire est le nom que nous donnons à certaines vérités et que toutes les vérités sont analogiques entre elles . Ces différents mondes de vérité sont eux - mêmes des objets historiques et non pas des constantes de la psyché ; Alfred Schutz a tenté de dresser une liste philosophique de ces différents mondes et on peut lire , dans ses Collected Papers , ses études , dont les titres disent assez le sujet : « On multiple realities » et « Don Quixote and the problem of reality » ; quand
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un historien les lit , il éprouve une légère déception : les réalités multiples que Schutz découvre dans la psyché sont celles auxquelles croit notre siècle , mais un peu décolorées , un peu vagues , ce qui leur donne un air d'éternité ; cette phénoménologie est de l'histoire contemporaine qui s'ignore et on y chercherait en vain une place pour les croyances mythiques des Grecs . Schutz n'en a pas moins le mérite d'affirmer la pluralité de nos mondes , que les historiens des religions méconnaissent parfois .
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La pluralité des vérités , choquante pour la logique , est la conséquence normale de la pluralité des forces . Le roseau pensant s'enorgueillit humblement d'opposer sa faible et pure vérité aux forces brutes , alors que cette vérité est elle - même une de ces forces ; la pensée appartient au monisme infiniment pluralisé de la volonté de puissance . Forces de toute espèce : pouvoir politique , autorité des professionnels du savoir , socialisation et dressage . Et c'est parce que la pensée est une force qu'elle ne se distingue pas de la pratique comme l'âme se distingue du corps : elle en fait partie ; Marx a parlé d'idéologie pour bien marquer que la pensée était action et non pure lumière , mais , matérialiste à la vieille manière , il a rattaché l'âme au corps , au lieu de ne l'en distinguer même pas et de manier la pratique en bloc ; ce qui a obligé les historiens à des exercices dialectiques ( l'âme réagit sur le corps ) pour réparer ce cafouillage . La Vérité est balkanisée par
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Ils ne sont pas paralysés par l'idée d'une compétence officiellement supérieure .
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A la critique rationaliste des mythes succède alors une critique de cohérence interne . Les
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